Après être repassée récemment devant le Monument de Reconnaissance à la France dans le parc du Kalemegdan, j’ai su que j’allais chercher un siècle en arrière le lien entre mes deux pays, et porter mon regard de photographe sur un épisode historique pour les serbes et inconnu des français. Golgota est le nom glaçant donné par les serbes à la grande retraite de l’automne 1915. Attaquée conjointement par les empires allemand et austro- hongrois alliés à la Bulgarie, l’armée serbe cède et doit fuir le pays, accompagnée du gouvernement et de milliers de civils, à travers les régions montagneuses du Kosovo, de Monténégro et d’Albanie. L’objectif est d’atteindre les côtes albanaises afin d’être récupérés par la flotte alliée. Harassés, affamés, harcelés, les convois doivent passer des cols à 2 500 mètres sous des températures extrêmes.

L’exode fait plus de 240 000 victimes civiles et militaires. Les survivants seront secourus par des bateaux français et évacués vers les îles de Vido et de Corfou. Les quelque 150 000 survivants militaires et civils seront soignés et répartis à travers la Méditerranée. Les restes de l’armée serbe sera équipée par la France et intégrée à son armée d’Orient sur le front de Salonique. Mon arrière-grand-père était de ceux-là…
Les montagnes nommées Maudites font partie des parcours les plus éprouvants de l’exode de la population et l’armée serbe pendant cette retraite qui dura presque 3 mois en 1915. Je
suis passée par les cols de ces montagnes avec mon guide. Je voulais vraiment faire cette marche. C’était dur. J’ai photographié et j’ai laissé la montagne me parler. Notre traversée a duré cinq jours. Je me suis imprégnée d’une expérience qui a pu me donner une vision (forcément toujours distante) de ce que les gens ont vécu sur cette route.
Cette marche, qui était pour moi physiquement et mentalement un vrai défi, a aussi changé le titre que j’avais choisi : Golgota en Marche Des Géants ce qui dit beaucoup du changement de ma perception sur la lutte pour la survie, le fait de rester debout, ne pas se coucher dans la neige, exténué par la fatigue et le froid. Tous ceux qui marchent pour atteindre un salut sont des Géants, même ceux qui sont morts. Épuisé, malade, affamé, noyé dans les mers voulant traverser en barques de fortune, exilés d’hier, exilés d’aujourd’hui et de tous les temps.